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Année 1999 - 2000


Le projet familial d´éducation (Père Marie-Norbert SONNIER)

Le Père Norbert-Marie SONNIER (Dominicain) est le Délégué Épiscopal près l´Enseignement Catholique des Alpes-Maritimes.
Il nous a fait l´honneur d´animer le débat sur le Projet Familial d´Éducation lors de la journée de rencontre des familles aux Îles de Lérins, le 27 novembre 1999.

Réfléchir sur le thème proposé " le projet familial d´éducation " demande au départ que l´on précise quelques points, il va être question d´éducation. Sous-entendu l´éducation d´enfants, de vos enfants qui fréquentent l´un ou l´autre établissement de l´Enseignement libre. Dans le projet familial, il y a déjà au départ ce choix d´inscrire ses enfants dans un type d´établissement qui n´appartient pas à " l´Éducation Nationale ", mais à l´Enseignement Libre référé à l´Enseignement Catholique. Le projet commence peut-être ici, aussi il nous faudra revenir sur ce choix et voir ce qu´il implique. Si l´on parle d´éducation, on va parler aussi des jeunes ; qui sont-ils et quelles sont leurs attentes ? À l´aide d´un texte de Bernard Ugueux, je présenterai les " attentes spirituelles des jeunes d´aujourd´hui " et l´on pourrait ensuite voir comment on peut aussi y répondre " en famille ". Je vous proposerai ensuite un bref commentaire sur les visites pastorales que j´ai faites cette semaine car elles me semblent aller dans le sens des synthèses qui me sont parvenues sur " Parents, École, un Enfant à éduquer ", au Congrès de Lyon. Et pour terminer, une Bonne Nouvelle, où, en jouant sur les mots, on s´aperçoit que la ou les Religions s´enseignent de manière pédagogique comme n´importe quelle autre matière ; mais cela nous renvoie inexorablement à la question :

" Que veut transmettre la famille en matière d´éducation : des connaissances ou des valeurs ? ".

1. Avant-propos

Je vais commencer par réfléchir sur les mots du thème " Le Projet Familial d´éducation". Nous parlons de " projet ", autrement dit nous " jetons en avant ", dans l´avenir ; nous anticipons sur le futur. Cela fait partie de notre humanité que de " faire " des projets. C´est ce qui permet d´orienter son existence, de lui donner sens (direction), du sens (signification). Dès lors, la question qui se profile à l´horizon, c´est de se dire : " Qu´est-ce qui va orienter ma vie ? ". Question qui se décline en une autre, plus précise : " Quelle sera l´option fondamentale de mon existence qui me permettra d´avancer dans ma vie avec le sentiment d´être en harmonie avec ce à quoi j´aspire le plus profondément ? ". Pour illustrer cette notion d´option fondamentale, je prends l´exemple de Jésus le Christ. Je pense que, dans le projet, il y a toute cette dimension de l´homme qui intervient ; l´homme ouvert sur l´à-venir avec toutes les possibilités que cela ouvre, mais homme aussi confronté aux limites et à la fin. Si nous étions dans une démarche théologique, je parlerais volontiers de vocation. Non pas la vocation religieuse ou sacerdotale ou encore la vocation baptismale, mais la vocation de l´homme. À quoi se sent-on appelé ? Et comment faire pour que l´enfant, le jeune puisse trouver l´espace dans lequel il pourra entendre cet " appel " ?

Le projet est familial. Si l´avenir de l´enfant est en question, la famille est le lieu dans lequel il va pouvoir être envisagé, porté. Inutile de sa voiler les yeux, la famille -quelle qu´elle soit- est le modèle à partir duquel les enfants vont se situer ; qu´elle les invite à reproduire, à innover, à réfuter, ... la famille sera toujours un lieu de référence, un lieu source parce qu´un lieu originaire. On peut vouloir couper avec ses origines, mais elles sont toujours là, -toujours déjà là- comme le point d´entrée dans le monde des hommes. Je ne sais pas s´il y a une famille idéale auquel correspondrait le projet familial d´éducation le meilleur, mais ce dont je m´aperçois, c´est la diversité des familles même si l´on peut retrouver quelques constantes liées aux milieux socio-professionnels. Toujours est-il que l´on va demander beaucoup à la famille : non seulement sur le plan matériel, mais aussi sur le plan affectif, sur le plan de la référence ... et bien sûr sur le plan éducatif.

Signe des temps ou actualité ? Toujours est-il que le journal La Croix traite dans un dossier de quatre pages de la thématique de la famille élargie. Et l´on ne parle pas de l´élargissement au sens des familles éclatées puis reconstituées, mais bien des familles avec les ascendants, les oncles, les tantes, les cousins. Et la question revient, toujours un peu la même : dans ce monde si difficile, dans cette société de lutte et de challenge, quel est l´espace dans lequel on va trouver un peu d´affection, de gratuité, de compréhension ? Et bien, c´est cette famille au sens large du terme.

Sur l´importance de la famille élargie
... Nombreux aujourd´hui sont celles et ceux qui ont compris que la famille au sens large du terme se révèle être un formidable creuset humain, aux expériences souvent bien plus riches et diversifiées qu´on ne le supposait. Dès lors la famille cesse de représenter ce qui, plus jeune, nous semblait devoir être mis à distance parce que cette emprise familiale nous empêchait quelque part de devenir nous-même. " Louis de Courcy, La Croix 25/11/99.

Décidément, c´est la semaine où l´on parle de la famille dans les médias. Voici maintenant " Études, psychologie, sport. Comment aider nos enfants à réussir " sur la couverture de l´Express de cette semaine. Et cela devient en pages intérieures : " Réussite scolaire. Comment motiver nos enfants. Certes l´aiguillon parental est souvent utile. Mais, entre le bon élève et la bête à concours, il y a une frontière que trop de parents franchissent. Au risque de priver leurs petits d´enfance. Et de les mener à l´échec ... "

De cet article, je retiens quelques points qui n´ont pas plus d´importance que ceux que l´on accorde à un article, mais qui disent une situation.

1) Les parents veulent que leurs enfants réussissent sur le plan social et professionnel. Jusque-là, rien de bien nouveau : les parents ont toujours désiré ce qu´il y a de mieux pour leurs enfants. Mais, depuis quelques années, il ne suffit pas de faire des études, de bonnes études pour avoir une bonne situation et une belle perspective de carrière ; il faut être parmi les meilleurs. Et cela passe par la demande faite à l´enfant -parfois dès les plus petites classes- de ramener de bonnes notes de l´école.

C´est ainsi que les parents seront exigeants quant au travail à faire donné par les professeurs, et seront en même temps enclins à donner leçons particulières et cours de rattrapage, sans parler des devoirs de vacances ... Les parents veulent " bien faire ".

  Question : Parents, qu´attendons-nous comme " résultats " de nos enfants ?

2) De manière peut-être plus insidieuse, parce que culturellement admise, il y a cette idée qui traîne dans l´air du temps : l´enfant idéal. Il semble bien que l´on puisse choisir le moment de mettre au monde un enfant ; il semble bien que l´on mette au monde un enfant dans des conditions optimales pour son propre épanouissement ; il semble bien que les bébés et enfants, dont l´image est véhiculée par la publicité, sont toujours superbes et intelligents (" de jeu en jeu il devient je " assène régulièrement un slogan publicitaire vantant les mérites des jeux éducatifs). Mais c´est peut-être ici que s´insinue le risque. L´enfant doit être la hauteur des attentes et des espoirs de leurs parents. L´explication psychanalytique de cela tient en ces termes : " L´adulte vit comme une blessure narcissique l´échec scolaire, qui fait voler en éclats cette fiction de l´enfant idéal. " Tout parent cherche dans son gamin une image glorifiée de lui-même (...). Dès qu´ils voient une rayure sur le miroir que leur tend leur enfant ils se l´attribuent " (Bertrand Cramer, pédo-psychiatre). Mais ce qui ne peut paraître que comme un élément d´analyse va pourtant beaucoup plus loin quand on comprend que entre les parents et les enfants s´installe un engrenage : " Enfants et adultes sont pris dans un engrenage. " Les parents pensent qu´ils n´ont pas d´excuse en cas d´échec. Le petit n´est pas encore né que déjà les futurs parents ressentent cette obligation de résultat qu´ils feront peser plus tard sur leur rejeton.
Du parent stressé au gamin sous pression, la boucle est bouclée ", souligne la psychologue Béatrice Copper-Royer.


Question : comment aborder la difficulté, l´échec ?

3) Mais les parents sont excusables ! La compréhension de l´enfant comme une personne qui a des droits est sommes toute assez récente, la reconnaissance de l´enfant comme le petit " roi " de la famille est là encore un fait de nos sociétés modernes. Alors devant ces nouveautés, on demande beaucoup aux parents, surtout des compétences nouvelles en matière d´écoute, d´attention, de compréhension de la jeunesse et de l´adolescence, sans parler de ces programmes scolaires qui paraissent parfois un peu complexes. On leur demande surtout d´articuler l´autorité parentale et la prise de parole de l´enfant : " Savoir exercer l´autorité tout en respectant la parole de l´enfant est une tâche compliquée " (Jean-Luc Aubert).

Question : comment articuler autorité et écoute ?

4) Sur la demande faite à l´école et aux enseignants. Parents, vous êtes exigeants à l´égard des enseignants de vos enfants : " Selon un sondage récent, huit professeurs sur dix jugent les parents de plus en plus exigeants ". Et les parents pensent qu´ils ne peuvent pas exprimer leurs inquiétudes dans le cadre de l´institution scolaire. Ces deux remarques viennent probablement d´enquête faite dans le cadre de l´enseignement public: D semble bien qu´il y ait là une spécificité potentielle pour l´enseignement privé : un dialogue, une concertation entre les parents et les enseignants ? (Question)

2. Les attentes des jeunes en quête spirituelle

Cet extrait de conférence a été lu et travaillé par les A.P.S, il y a une dizaine de jours, et, tous ont trouvé que la description correspondait aux jeunes qu´ils côtoyaient dans le Diocèse ; il s´agit des A.P.S qui travaillent en collège.
Une remarque préalable qui n´apparaît pas dans le texte : l´on constate un changement chez les jeunes au moment du passage de la classe de 5e à celle de 4e, ce qui permet de faire deux groupes 6-5 et 4-3 dans lesquels on sent émerger une personnalité plus individualisée mais toujours en référence au groupe. Autant les plus jeunes sont prêts à participer " scolairement " à l´enseignement religieux, autant les plus grands sont critiques, posant des questions dont ils veulent plus ou moins entendre les réponses.

Le travail fait avec le groupe des A.P.S. va dans le même sens comme l´exprime la synthèse suivante. On peut dégager deux types de registres quand on est avec des adolescents des collèges.

D´une part, le groupe dont on se rend compte qu´il obéit, grosso modo, à une répartition entre 6e et 5e, où l´on a affaire à un groupe et 4e-3e où c´est peut-être davantage le temps de la " révolte ". il faut donc connaître la typologie de ces classes d´âge pour répondre le mieux possible. Mais il serait nécessaire d´envisager de prendre en compte la spécificité de la catéchèse : est-ce un " cours " comme les autres, avec ses règles de discipline, d´évaluation, ou bien y a-t-il quelque chose de particulier à faire découvrir, de l´ordre de la gratuité par exemple, ou encore de la formulation de quelques valeurs familiales (famille qui, malgré tout ce que l´on peut en dire de pesant, est quand même un lieu de bonheur) ou autres, et aussi le lieu où l´on aborde des questions délicates (parents divorcés, séparés, remariés, "  pacsés "...) ?

D´autre part, il y a toutes ces situations singulières auxquelles il faut faire attention. Ce sont des attitudes à repérer qui dénotent quelque chose d´un mal-être qui voudrait se dire. Une analyse grossière dirait que les filles seraient plus enclines à venir trouver l´APS après la catéchèse " pour parler " de choses plus ou moins graves (à nos yeux) mais essentielles pour elles, tandis que les garçons lanceraient quelques gros pavés pour se faire remarquer et être ainsi invités à formuler la raison de leur comportement. Quoiqu´il en soit, on ne peut rester sans réponse.
On pourra établir quelques passerelles à partir des gros pavés pour montrer les enjeux éventuels ; on pourra répondre dans le registre de l´humour ou de la sanction ; mais ce qu´il importe c´est de ne pas laisser passer la cause de cela. il faudra écouter, invitera la parole, manifester de l´attention à ce qui est exprimé, même si " l´on se sent tout petit devant ces confessions ".

 

3. Quelques remarques après la visite pastorale de trois établissements à Juan les Pins

À première vue, il semble qu´il y ait un réel souci de la pédagogie manifesté par les Chefs d´établissement : il y a un projet éducatif, un projet pédagogique en cours ou en voie de réalisation. L´enseignement privé, catholique, présente ainsi une " exigence de qualité " à laquelle sont sensibles un certain nombre de parents d´élèves qui choisissent ainsi un établissement pour leurs enfants. Il ne s´agit donc pas avant tout d´un choix confessionnel (seul un faible pourcentage de parents mettent cette décision en avant). En parlant avec les Directeurs, on remarque combien la pédagogie est importante et je me laissais aller à rêver d´une " re-lecture théologique ou évangélique " de tel ou tel projet pédagogique tant je sentais la démarche proche de l´Évangile.

Question : savons-nous réfléchir et référer nos projets en référence à l´Évangile pour montrer que l´agir chrétien passe par un agir humain et réciproquement ?

Un autre constat : nous sommes devant une génération complètement acquise aux nouveaux médias : informatique, internet, cdroms, ordinateurs en réseaux, base de données, ... tout cela fait partie de l´environnement de l´élève à l´heure d´aujourd´hui. Et la plupart des familles sont ou seront équipées de micro-ordinateurs.

Question : comment intégrer la culture multimédia dans l´éducation familiale ? Chance... risque ?

Sur le plan pastoral, il y a partout des Animateurs en Pastorale Scolaire, chargés d´honorer la dimension religieuse et spirituelle de l´établissement. On distingue parfois la " culture " religieuse, obligatoire pour tous et les propositions spécifiques en matière de sacrements (baptême, eucharistie, confirmation) ou autre célébration de profession de foi. Espaces de parole libre, non notés, petits groupes : ce peuvent être le lieu d´expérience de la gratuité, de l´écoute de l´autre, de la formulation de ses questions ou l´affirmation de sa foi.

Question : comment articuler en famille la transmission des valeurs chrétiennes et la proposition de foi où l´on voudrait que tout un chacun soit amené à entendre pour se décider ?

4. Enseignement des religions et transmission de la foi

Exemple : un besoin culturel pris en charge par un souci pastoral. À Rouen, en 1991-93, la paroisse universitaire a décidé la création d´une U.V. " Religions " pour permettre aux étudiants d´avoir un minimum de connaissance des religions et donc de la culture chrétienne. Le constat avait été fait de l´ignorance des étudiants en ce qui concerne leurs racines (essentiellement chrétienne, mais pas exclusivement). Dès la première année, il y a eu plus d´une centaine d´étudiants inscrits pour suivre les cours de différents professeurs. Initiative donc d´un enseignement religieux pour tous, intégrable au cursus universitaire, dont le point de départ est une analyse fait dans le cadre d´une réflexion menée par des professeurs chrétiens.

Pas de transmission de la foi explicite ici. Mais ces mêmes professeurs venus à la rencontre de l´aumônerie des étudiants ont essayé de voir avec eux ce qu´ils pouvaient mettre en œuvre à destination des étudiants les plus démunis. Pour quelques-uns, l´occasion a été donnée de parler de leur foi, de leur conversion, de leur engagement. Je pars de cet exemple pour parler d´un livre : " Enseigner les religions au collège et au lycée " en 24 séquences pédagogiques.


Conclusion J´ai laissé un grand nombre de questions ouvertes pour introduire au débat.
Ce sont peut-être toujours les mêmes que l´on ressasse sessions après sessions, mais cela manifeste leur récurrence et leur existence. D´autre part, j´ai peu parlé de l´enfant, des enfants. Et je crois que c´est plus juste dans une réunion de parents d´élèves : c´est bien sur le rôle et les tâches des parents que l´on veut travailler. Là encore, je me plais à rêver :

Nos réunions de parents d´élèves de l´enseignement privé catholique ne pourraient-elles pas être des lieux évangéliques pour les parents ? (je ne parle pas de lieux ecclésiaux ou de célébrations).

Évangélique au sens d´une parole libre, sans contrainte, acceptant de se réjouir des excellents résultats des uns, de compatir aux difficultés des autres, se solidarisant pour telle ou telle entreprise ... et pourquoi pas, en laissant le rêve aller plus loin, en faire une lecture, ou une relecture, à la lumière de l´Évangile. Ma conviction essentielle en ce qui concerne la relation à l´autre, conviction pédagogique, c´est de l´amener à exprimer ce qu´il y a de meilleur au fond de lui-même, lui faire dévoiler l´intime de son cœur (comme le fait le Christ), il ne s´agit pas tant de connaissances à ressortir, mais bien davantage de l´émergence d´une personnalité dans l´expression et dans la parole. Il faut étudier, il faut apprendre, il faut jouer, s´amuser, faire du sport, prendre le temps des loisirs ... mais dans quel lieu et à quel moment je prends le temps d´être le sujet de toutes ces activités ?

Père Marie-Norbert SONNIER



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