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LE NON À L’ENFANT ET LE DEUIL DES PARENTS
par le Père Béraudy
René MOUISSET, autour " d’Ados derrière les Barreaux " rapporte ce propos d’un adolescent en détention
" Ce sont les grands qui nous mettent au monde ; c’est à eux de nous rendre heureux ".
Paternité, maternité, parentalité, ne s’épuisent pas dans la simple fonction biologique, car à la différence du petit animal, qui est naturellement animal, le petit d’homme n’est pas naturellement humain. Il a à le devenir, en passant toutes sortes d’étapes qui le conduiront jusqu’au statut d’adulte par métamorphose progressive de son être naturel en être social. Or l’heureux dénouement de ces passages progressifs est toujours aléatoire.
La fécondité Humaine n’est donc pas que biologique. Elle englobe toute la fonction éducative de l’enfant, laquelle n’est jamais sans risque.
Dans la société d’aujourd’hui qui se veut une société sécuritaire et qui tend à éliminer tous les aléas de l’existence, il y a pourtant une tâche qui reste fondamentalement aléatoire : c’est celle de faire un petit d’homme. Au début du siècle, PEGUY écrivait que les pères étaient les plus aventureux des hommes. On peut étendre cette réflexion aux mères et dire qu’aujourd’hui ce côté risqué de la parentalité est plus que jamais évident. Pourquoi ? Sinon parce qu’ en déplaise à Jean Jacques ROUSSEAU, l’homme n’est pas naturellement bon, pas plus qu’il n’est pas naturellement mauvais, mais parce qu’il a à devenir bon.
DU NON A L’ENFANT
Vous avez entendu parler de l’inscription qui ornait les murs de la Sorbonne en 1968, "il est interdit d’interdire ". Paradoxe le non à l’interdiction repose lui-même sur un interdiction. S’atteste ainsi qu’il n’y a pas d’humanité sans interdit. Pour qu’un enfant advienne comme homme. Il faut à l’orée de son existence, un premier interdit, un dire non primordial. Ce premier dire-non consiste en cette parole du père : " Tu ne coucheras pas avec ta mère " Ce premier interdit opère une rupture, une déchirure. L’enfant est arraché à la fusion avec la mère, celle qu’il connaissait quand il était bercé dans le ventre de sa mère, ou dans les bras de sa tendresse.
Ce premier déchirement, vécu très douloureusement par l’enfant est cependant éminemment salutaire. En soustrayant l’enfant à la fusion originelle, on lui interdisant de vivre dans le prolongement de sa mère, il lui permet d’être autre que sa mère, et de risquer ainsi sa propre vie d’homme.
Mais cet interdit premier laisse dans les tréfonds du psychisme de l’enfant le souvenir de la béatitude fusionelle et originelle primordiale. Mis à distance de sa mère, porté par le souvenir de sa fusion originelle, l’enfant va chercher ce qui pourrait combler son manque, sa béance. Et donc cette recherche d’un substitut à la mère primordiale, il s’atteste comme être de désir.
Seulement le désir est une réalité ambiguë. En positif il est absolument nécessaire, car c’est lui qui pousse le petit d’homme en avant, dans sa soif d’aimer, de connaître, et d’avoir. En négatif, le désir ignore la limite. L’objet désiré, il le veut totalement et tout de suite. En ce sens il est soif de toute puissance, c’est à dire de tout savoir de tout voir de tout pouvoir. Comme tel il n’est en rien ordonné à la vie sociale, car il voit plutôt en l’autre un rival. D’où ce paradoxe du désir : il cherche à combler le manque qui le fait être. Il cherche sa propre mort.
Face au désir, la fonction éducative doit empêcher l’enfant de tomber dans deux extrêmes. Egalement mortifères pour lui. D’une part elle doit, l’aider à savoir mettre une limite à son désir, à comprendre que tout n’est pas possible. Comme l’exprimait Jacques de Bourbon-Busset :
" La limite n’est pas une brimade, mais une chance ". quelle chance : celle d’être un être désirant, un subjectivité. Mais elle doit aussi veiller à ne pas être trop contraignante, au risque de faire peser un soupçon sur le désir lui-même, de le culpabiliser et de le tuer.
Ceci nous permet de comprendre que les parents doivent éviter deux pièges. Celui du parent débonnaire, qui ne saura pas introduire la limite ; celui du parent tout puissant, qui écartera toute velléité de désir.
Le parent débonnaire, c’est celui qui ne sait pas dire non, qui laisse tout faire à l’enfant dans l’admiration béate de ce qu’il est. C’est celui qui répond à toutes les demandes de l’enfant pour avoir la paix. C’est celui qui au moment de l’adolescence se défile en disant : " maintenant il est assez grand pour prendre lui-même ses responsabilités, qu’il se débrouille tout seul ". Le parent débonnaire cherche d’abord et avant tout à éliminer les occasions de conflits, ne pas faire de vagues. Du coup il fait manquer à l’enfant des apprentissages pourtant nécessaires. " mon père ne m’aime pas il ne me gronde jamais "(enfant de 10 ans).
L’enfant n’ayant pas été éduqué à vivre en limitant son désir sera incapable de supporter les contraintes telles qu’étudier, respecter les interdit et les limites, d’accepter de prévoir, etc.… ou bien il s’enfermera dans l’autojouissance de la masturbation ou de la tyrannie des gestes inutiles et obsessionnels.
Les parents tout puissants sont parents qui prennent leur jouissance, une jouissance sadique, à faire peser le poids de leur autorité sur leurs enfants. Ils posent des règles arbitraires. Ils sont inquisiteurs et veulent tout savoir de leur enfant. Face au comportement amoureux de l’adolescent, ils interdisent la relation avec tel ami, ou favorise avec tel autre. Ils veulent aussi que l’enfant se conforme en tout, à l’idéal qu’ils se sont forges de lui.
De tels parents présentent la figure d’un tyran domestique, jaloux, arbitraire, susceptible en ce qui concerne son pouvoir. Face à lui, l’enfant n’a d’autre issue que de se révolter pour prendre la place de cette toute puissance, ou bien de s’écraser. Mais dans ce dernier cas, un glissement va s’opérer de l’interdiction de tel ou tel objet à la culpabilisation du désir qui le pousse à la conquête de cet objet. Le désir étant ainsi culpabilisé, des inhibitions s’en suivent, dont les symptômes seront la timidité, la paresse, l’échec scolaire, le manque de volonté, etc...
Entre les parents débonnaires et les parents tout puissants il y a une place intermédiaire. Celle des parents qui savent dire
NON. Pas n’importe quel non, mais un non humanisant, un non qui ne culpabilise pas le désir en lui-même, mais qui apprendra à l’enfant à ne pas céder au tout avoir et tout savoir de son désir, à se donner des limites, à vivre d’un manque.
Le type de ce non, c’est la loi de l’inceste. Loi universelle fonde l’humanité, parce qu’elle interdit au fils de coucher avec sa mère et à la fille de le faire avec son père. En soi le désir dans sa toute puissance n’exclut pas de tels rapports. Mais la loi de l’inceste vient le canaliser, en limitant son champ par exclusion. Elle oblige alors le désir à chercher son objet ailleurs, permettant ainsi au garçon d’épouser une autre femme que sa mère, et à la fille un autre homme que son père.
Tous les interdits énoncer à l’enfant doivent avoir la même valeur humanisante. Ils doivent lui permettre de surmonter la toute puissance de son désir pour qu’il puisse faire place à l’autre. A l’école il aura son placard pour mettre ses affaires. Il ne s’agit pas là d’une loi qu’on lui impose parce qu’il ne faut pas faire désordre. Mais d’une loi, dont la contrainte lui permet de respecter les affaires des autres.
Ainsi dés le jeune âge, il faut savoir dire non aux demandes tyranniques de l’enfant, qui refuse par exemple de manger ou de descendre du manège : " le manège c’est bon pour toi, mais si je te laisse tourner sans fin, je ne pourrai pas préparer le dîner, tu ne pourras pas te reposer et papa ne trouvera pas une maison calme lorsqu’il rentrera ".
Quand l’enfant arrive à la 6
e année, il savoure la vie qui s’offre à lui sous toute ses formes. C’est l’âge où il doit apprendre que le " tout possible " n’est pas " le tout nécessaire ".
Avec l’adolescence, l’enfant éprouve le réveil de forces pulsionnelles, jusque là latentes. Des virtualités nouvelles s’offrent à lui, qui appellent des balises et des limites. Trop de liberté n’humanise pas mais prolonge l’adolescence. Mais il n’a plus a être guidé de l’extérieur. C’est de l’intérieur de lui-même qu’il doit baliser son chemin en apprenant à discerner. Le rôle des parents, c’est de partir de l’expérience pour l’aider à distinguer ce qui le grandit et le pousse vers l’autre, et ce qui l’enferme sur lui et sur ses frustrations.
Ainsi l’enfant découvrira que tout n’est pas possible. Il acceptera de ne pas pouvoir être pleinement satisfait, de vivre d’un manque. Il adviendra ainsi comme homme, comme sujet désirant. Il apprendra à s’accepter comme homme, avec ses limites. Et puisque le plaisir est lié au désir, il découvrira, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que pour avoir renoncé à l’imaginaire plaisir absolu, il a accédé au seul plaisir possible pour l’homme, celui qui est partiellement réalisé. Le plaisir à sa juste place.
LE DEUIL DES PARENTS
Le non humanisant des parents à l’enfant suppose que les parents fassent un deuil : un deuil de qui ? de leur enfant.
Qu’est ce qu’un deuil ? au moment du décès d’un proche, c’est toute une reélaboration de la vie pulsionnelle et affective, qui est appelée à assumer ce départ et à se reconstruire sur des bases nouvelles. Or nous allons voir qu’un processus similaire est à l’œuvre tout au long de la période éducative.
Celle-ci s’ouvre sur un deuil à ce moment que les psychologues appellent, la crise oedipienne.
La crise oedipienne, c’est le moment où l’enfant va entendre la parole du père qui lui dit : " Ta maman est à moi, elle n’est pas à toi ".Si le père ne tient aucune place dans la vie de son épouse, l’enfant n’entendra pas cette parole. Dans ce cas la mère continuera à vivre fusionnellement avec son enfant. Si la mère par ses allées et venues a montré à l’enfant qu’il y a un autre dans sa vie, l’enfant entendra cette parole. La rupture d’avec la mère aura lieu, premier deuil de celle-ci.
Ce deuil de la mère s’accompagne d’un deuil du père. Car l’enfant, dans la crise oedipienne, perçoit d’abord le père comme un rival, privateur et castrateur : un père tout puissant, qui porte avec lui tous ces traits du parent tout puissant que nous avons indiqué. Pour que la parole du père soit humanisante, il faut que le père renonce à cette figure de toute puissance, en se faisant reconnaître à l’enfant comme père par procuration. La loi qu’il transmet n’est pas la sienne, il ne fait lui-même que transmettre une loi à laquelle il s’est lui-même soumis autrefois. Ce deuil de la toute- puissance ce renoncement à faire de l’enfant un jouet, pacifié l’enfant et instaure la relation père et fils.
Donc à l’origine de la période éducative, il y a un premier deuil. Le terme de la période éducative sera aussi un deuil. Au mariage des enfants que voyons-nous ? Avant l’entrée à l’église, le fils viens au bras de sa mère et la fille au bras de son père. Au terme de la célébration, le fils a délaissé le bras de sa mère et la fille le bras de son père. Les époux se donnent désormais l’un à l’autre le bras. Les gestes sont très forts, car ils marquent que le mariage est la réédition de la conclusion de la crise oedipienne où le père a renoncé à sa fille, et la mère à son fils. La fin de la période éducative est l’ultime deuil des parents à l’égard de leurs enfants ; c’est un deuil capital si on veut que le jeune couple vole de ses propres ailes.
Un deuil au départ, un deuil au terme de la période d’éducation. et entre les deux une multitude de deuils, qui sont toujours réédition du deuil oedipien, et qui annoncent et préparent le deuil ultime du mariage.
A travers tous ces deuils, les parents apprennent à renoncer à ce que les enfants soient leur marionnette, ils apprennent à accepter qu’ils soient eux-mêmes et non pas ce qu’ils voudraient qu’ils soient. Ils apprennent à se défaire de l’image qu’ils se sont fait de leur progéniture, et ils acceptent que celle-ci donne d’elle une image différente de celle qu’ils avaient espérée. Autrement dit, ils acceptent que les enfants soient autre qu’eux et cela grâce à leur renoncement à toute possession narcissique.
Dans la pré-adolescence, ce renoncement prendra la forme d’une acceptation du rythme de croissance propre à l'enfant. Françoise Dolto écrit
" je peux dire...que le développement d’un enfant se fait comme il se doit, au mieux de ce qu’il peut selon la nature qui est la sienne au départ de la vie quand il se sent aimé par des parents qui s’aiment et qu’il y a de la gaieté dans l’air ".
Dans la petite enfance, cette acceptation du rythme de croissance particulier à chaque enfant doit se vérifier à propos de son développement moteur. C’est sottise que de fixer des normes de performance dans le domaine des acquisitions du jeune enfant ; sottise que de vouloir obtenir d’eux des records de précocité.
A chacun son pas. A l’âge de la scolarisation, ce qui valait pour le développement moteur de l’enfant, s’applique toutes proportions gardées pour son développement intellectuel. Certains parents, lorsque l’intelligence de leur enfant dévoile son caractère particulier,(plus ou moins rapide, intuitive, créative ou concrète), s’efforcent de le couler dans les moules d’une moyenne générale. Mais à ce petit jeu, ils risquent d’éteindre le feu avant même qu’il ne s’enflamme.
L’âge de la scolarité, c’est aussi l’âge où par le truchement du sport, du ,jeu ou des arts, l’enfant fait de nombreuses expériences qui stimulent son goût de vivre. Mais cela suppose que l’on respecte son rythme et ses goûts personnels.
Arrive la période de l’adolescence. c’est une étape capitale parce que pour l’enfant elle est la période d’un véritable réaménagement où l’enfant doit renoncer à son corps d’enfant.
Ici le deuil des parents prend des formes diversifiées. L’adolescent demande que nous le regardions autrement que lorsqu’il était petit. C’est pourquoi il faut faire le deuil du petit garçon où de la petite fille qu’il a été : " Ah ! Autrefois, tu n’étais pas comme cela ! ". il faut accepter qu’il se libère des liens infantiles pour en établir de nouveaux.
Mais s’est aussi l’époque où nous avons à apprendre à faire le deuil des modèles d’hommes et de femmes que nous avons nous même construits, en acceptant que nos enfants en forgent d’autres. De ce point de vue, il est capital de ne pas s’enfermer dans la nostalgie d’un temps passé : " Ah de notre temps, les jeunes n’étaient pas comme ça ! ".
Cela ne veut pas dire que nous soyons obligés d’être des couples idéaux. Nos enfants savent très bien accepter nos limites, ils savent très bien accepter. que nous ne soyons pas pleinement adultes ! Mais ils ont besoin de cohérence entre ce que nous vivons et ce que nous leur proposons.
CONCLUSION
La tâche éducative consiste en l’apprentissage d’une régulation des désirs sauvages et asociaux. Cette tâche n’est pas facilitée dans nos sociétés post-modernes qui promeuvent une idéologie du sans limite, du choix sans contrainte, de l’individualisme ; une idéologie qui rejette l’institution et, à la limite, l’interdit. Société folle et égarée dans la démesure de ses aspirations. Or cette société est présente à nos enfants de multiples manières et pas seulement par les médias, même si ceux-ci y ont largement leur part.
Face à cette situation, il ne faut ni démissionner, ni céder à l’angoisse qui paralyse.
La réponse est dans la manière dont nous nous situons nous-mêmes, parents dans cette société. Si nous savons nous-mêmes vivre d’un manque, alors notre message éducatif aura plus de chance de passer. Autrement dit, il faut qu’il y ait cohérence entre ce que nous vivons et ce que nous voulons pour nos enfants.
Prenons deux des dimensions à forte charge symbolique de l’éducation : l’argent et la sexualité. Comment nos enfants apprendront-ils de nous le sens de la générosité et du partage, si nous refusons d’acheter les billets de tombola qu’ils viennent nous vendre. Quant à l’adolescent, qui vient nous demander si un couple peut être stable ? Quelle réponse pouvons-nous lui faire si ce qu’il voit dans notre propre couple, dispute et incompréhension ?
L’éducation renvoi les parents à la manière dont-ils se comportent dans la société sans limite d’aujourd’hui.
En renvoyant ainsi les parents au sens qu’ils donnent à leur vie, la tâche éducative nous apporte une heureuse surprise : elle nous donne l’occasion de nous parachever comme adulte par la consolidation de ce qui peut être encore fragile en nous.
PÈRE BÉRAUDY
SERVICE DIOCÉSAIN DE LA PASTORALE FAMILIALE
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